Le bilan technico-économique : mesurer ce qui s'est vraiment passé
C6.2 — Réaliser le suivi d'un chantier
Le carnet du chef de chantier
Vendredi 20 septembre, 21 h 15. Le silo de l'éleveur est bâché, les 28 ha sont rentrés. Sur le carnet du chef de chantier, il y a des heures griffonnées : début 8 h 10, panne du bec à 11 h 40 réparée à 12 h 25, orage à 16 h qui a arrêté tout le monde 50 min, fin 20 h 30. Il y a aussi le compteur de l'ensileuse, 11,4 h moteur, et le carburant : 610 L pour l'ensileuse, 95 à 140 L par tracteur. Ces chiffres ne servent à rien tant qu'ils restent dans le carnet. Mis en face du prévisionnel, ils disent si le chantier a tenu ses promesses, où il a perdu du temps et de l'argent, et ce qu'il faudra changer l'année prochaine. Le suivi commence pendant le chantier, avec des notes, et se termine par un bilan.
Organiser le suivi pendant le chantier
On ne reconstitue pas une journée de mémoire le lendemain. Le suivi s'organise avant : une fiche de chantier par jour avec les heures de début et de fin, les arrêts (heure, durée, cause), les surfaces réalisées par parcelle, les pleins de carburant et les incidents. Les outils modernes aident : le compteur horaire et l'ordinateur de bord de l'ensileuse donnent le tonnage estimé, la consommation et le temps moteur ; le télépéage ou le GPS des tracteurs donne les rotations. Mais un simple carnet et une montre suffisent si on note au fil de l'eau. Le chef de chantier passe aussi voir le résultat : longueur de brins mesurée au silo, grains éclatés, propreté du tas, hauteur et tassement. La qualité de la réalisation se contrôle pendant, quand on peut encore corriger un réglage.
Débit réel contre débit prévisionnel
Le prévisionnel annonçait 2 ha/h, soit 14 h pour 28 ha. Le chantier a duré 12 h 20 de présence, dont 11,4 h moteur pour l'ensileuse. Le débit réel de chantier se calcule sur le temps de présence : 28 ÷ 12,33 = 2,27 ha/h. Il est meilleur que prévu, et il faut comprendre pourquoi avant de s'en réjouir : le maïs était un peu moins lourd que prévu (36 t/ha au lieu de 40), donc l'ensileuse avançait plus vite pour un tonnage horaire équivalent. En tonnes, 28 × 36 = 1 008 t en 11,4 h moteur, soit 88 t/h, contre 80 prévues. L'indicateur à retenir dépend de la commande : l'éleveur paie à l'hectare, l'ETA raisonne à la tonne rentrée par heure de machine. Les deux doivent être calculés.
Les temps d'arrêt
Le temps d'arrêt est la différence entre le temps de présence et le temps de travail effectif. Ici : panne du bec 45 min, orage 50 min, deux attentes de remorque de 6 et 9 min sur la parcelle à 4 km, ravitaillement 15 min, soit 2 h 05 sur 12 h 20, c'est-à-dire 17 % du temps. On classe ces arrêts par cause : mécanique (45 min), météo (50 min), organisation (15 min), entretien (15 min). L'orage ne dépend de personne. La panne du bec, elle, aurait pu être évitée : une chaîne de transmission usée repérée à la vérification d'avant-chantier. Les 15 min d'attente de remorque confirment que la parcelle à 4 km demandait une quatrième remorque. Un taux d'arrêt de 10 à 15 % est courant ; au-delà de 20 %, l'organisation doit être revue.
La consommation de carburant
L'ensileuse a brûlé 610 L en 11,4 h, soit 53,5 L/h, et 0,6 L par tonne de fourrage. Pour une machine de 500 ch en coupe fine de maïs, c'est dans la norme, entre 0,5 et 0,7 L/t. Les tracteurs de transport ont consommé de 95 à 140 L sur la journée : le plus gourmand est celui qui a fait la parcelle la plus éloignée, avec 12 rotations sur route. Le tasseur, qui a tourné 11 h sans s'arrêter à charge modérée, a pris 110 L. Au total, environ 1 080 L de gazole non routier à 1,10 €/L, soit 1 190 €, environ 42 €/ha. Ramenée à l'hectare ou à la tonne, la consommation devient comparable d'un chantier à l'autre et d'une année à l'autre : c'est ainsi qu'on repère une machine déréglée ou une organisation qui fait rouler à vide.
Le bilan économique
On rapproche ce qui a été facturé de ce que le chantier a coûté. Recette : 28 ha × 285 €/ha = 7 980 €. Coûts réels : ensileuse 11,4 h × 250 €/h = 2 850 € ; trois tracteurs-remorques de l'ETA 12,3 h × 3 × 66 €/h = 2 435 € ; un tasseur 11 h × 60 €/h = 660 € ; chef de chantier 12,3 h × 25 €/h = 308 € ; déplacement et mise en route 150 €. Total : 6 403 €. La marge brute est de 1 577 €, soit 56 €/ha ou près de 20 % de la recette. La panne du bec, qui a immobilisé toute l'équipe 45 min, a coûté à elle seule environ 170 € : trois tracteurs-remorques et le chef de chantier payés à attendre, 0,75 h × (3 × 66 + 25) €/h. Le bilan répond à la question de l'entrepreneur : ce chantier vaut-il la peine d'être refait au même prix l'an prochain ? Ici, oui, à condition de traiter les causes d'arrêt.
Les autres dimensions du bilan
Le bilan est multicritère. Sur le plan social, 12 h 20 de présence pour les chauffeurs, avec le repas de midi pris pendant les 45 min de réparation du bec et une autre pause imposée par l'orage : la journée est longue mais dans les limites, et personne n'a enchaîné une deuxième journée équivalente le lendemain. Sur le plan environnemental, on note la consommation par tonne, l'état du chemin communal après le passage des remorques, la boue laissée sur la route et nettoyée le soir, l'absence de tassement excessif dans la parcelle humide grâce à la pression des pneus abaissée à 1,2 bar. Sur le plan de la qualité, la longueur de brins mesurée à 10 mm, un taux de grains entiers inférieur à 2 % sur la journée malgré une remontée à 3 % en fin de chantier, un silo bâché le soir même, 45 min après le dernier voyage. Un chantier rentable qui a laissé un chemin défoncé ou un chauffeur épuisé n'est pas un bon chantier.
- le suivi s'organise avant le chantier (fiche journalière, compteurs, notes au fil de l'eau) et donne quatre indicateurs de base : le débit réel comparé au prévisionnel (en ha/h et en t/h), le taux de temps d'arrêt classé par cause (mécanique, météo, organisation, entretien), la consommation ramenée à l'hectare ou à la tonne, et la marge entre recette et coûts réels. Le bilan technico-économique est multicritère : il regarde aussi la qualité du résultat, la charge de travail des personnes et les effets sur le milieu. Un écart par rapport au prévisionnel n'est ni bon ni mauvais en soi : il faut en trouver la cause.
Pour aller plus loin
Vous êtes élève ? Testez-vous sur ce chapitre
6 questions corrigées, chacune avec son explication. Les trois premières se font tout de suite, sans compte ; la suite, avec une classe abonnée ou un compte personnel.
Faire les 3 premières questionsVotre classe ne l’utilise pas ? Avec un établissement abonné, tout s’ouvre et votre formateur voit où chacun en est. Envoyez-lui ce cours :